La Mayolaise

Parce que Toulon !

Voici le récit de « La Guille » sur les RCT-Racing d’antan

Faut quand même se le dire, au tout départ, on n’avait rien pour être ensemble. Comme un amour improbable. Tout nous opposait même. Eux, le Grand Sud du rugby, avec un grand G, et nous, en plein milieu du Nord, l’Antarctique. Pis, la Capitale. Paris, quoi! Eux, la rigueur, l’orgueil, le poitrail en avant, et nous, les bérets, les caleçons roses sous les shorts,la fantaisie. Nous, Colombes, une ancienne cathédrale en ruine, eux, un temple,Mayol. À l’époque, Éric Fourniols, ailier bip-bip de Toulon, disait toujours :«À Mayol, tous les spectateurs connaissent les joueurs. À Paris, c’est le contraire, ce sont les joueurs qui connaissent tous les spectateurs».

Mayol! Faut te refaire l’histoire un peu. Mayol, aujourd’hui, tu peux gagner. Hier et avant-hier, c’était plus difficile. Quand tu savais que tu allais y jouer, fallait rester bien concentré dans ta semaine, et bien t’armer le jour du match. Même à l’aile. Surtout à l’aile. Pour peu que tu aies raté deux trois chandelles le dimanche d’avant et que Salviac les ait montrées à Stade 2, dans sa guirlande d’essais, tu pouvais t’attendre au pire du pire. Et si tu avais le malheur de rater la première, mon pauvre, les Toulonnais, ils te réinventaient le tir aux pigeons. Là, faut juste te rappeler que dans notre rugby, tu avais le droit de découper à la hache un joueur en l’air à condition qu’il ait le ballon, dernier point pas toujours respecté à Mayol, faut le reconnaître. Et des découpeurs, dans ce coin, ça poussait un peu comme la lavande. En résumé, Toulon, c’était la ville-test pour un joueur de rugby. Parce que tester, en Varois, c’est pas tout à fait comme on te l’a appris à l’école. À Toulon, tester, ça vient de testicule. Ça veut dire «vérifier qu’elles sont bien accrochées entre les jambes et qu’à la fin match, elles sont toujours au même endroit».

Y a plein de mots comme ça, qu’on apprenait quand on jouait à Mayol. Destroncher, par exemple. cela voulait dire exercer une pression verticale longitudinale, voire diagonale afin de raccourcir la taille de l’adversaire. En gros, enlever la tête. C’est culturel, là-bas .T’apprends ça tout minot. Au départ, tu commences par te faire la main avec les crevettes et de la mayonnaise. Tu finis avec les vraies têtes de joueurs, à la Mayolaise. C’était ça, Mayol, c’était un autre rugby, bien sûr. Cela dit c’était quand même des pratiques régionales.

A Carqueiranne, La Valette, La Seyne, y avait aussi le vrai respect pour le théorème de la crevette. C’est qu’il n’y avait pas de caméra à l’époque. Enfin il y avait la caméra du club. Pour préparer les matches à venir. Parfois, la fédé appelait le club pour revoir des images de la 6e minute, suite à des dénonciations de mauvais usage. Mais, comme par hasard, le chargé à la vidéo avait allumé une clope précisément à la 6e minute. Et, donc, y avait pas d’images. C’est « c o n parce que ç’aurait été à la 10e minute par exemple, il avait fini sa clope ». Attention, c’est pas Mayol qui a fait les joueurs, ce sont les joueurs qui ont fait Mayol. Si un stade faisait une équipe, on aurait forcément gagné la Coupe du monde de rugby au Stade de France Cette équipe, à Toulon, dans les années 80, fallait se la coltiner. Les Manu Diaz, Brandlin, Herrero, Louvet, Champ, Melville, Orso, Doucet, Roux et compagnie, ça regardait pas Winnie l’Ourson la veille des matches. Tu rajoutais la classe de Gallion, le mental à Cauvy et le talent des Bianchi, Trémouille, Carbonnel, Fourniols et autres, ça donnait le ercété de l’époque. Quand tu jouais contre eux, à Mayol, t’avais moins de monde sur la piste de danse en rentrant à la maison. Voilà, c’était la bande à Daniel Herrero, le Dany. Précision : on disait pas la bande à Dany, on disait la bande au Dany. Pas pareil. Sûrement pour se différencier de la bande à Bonnot. Daniel Herrero, une barbe de philosophe aristotélicien, les yeux bleus comme sa mer, en plus profond, un bandeau rouge de guerrier apache et des pompes d’Indien pour pas faire de bruit en marchant vers la victoire. Dany, il te mettait une oreille sur un rail et il te disait à quelle heure allait passer le train. Un vrai chef de tribu. D’attributs, même.

Au départ, donc, une histoire d’amour improbable avec nous, les Parigots, les têtes de veaux. Et puis quelques matches de poule, quelques sélections en commun dans diverses équipes de France, et la communication a fini par s’établir. Je me souviens qu’après un Toulon-Racing à Mayol (perdu, bien sûr), on était restés à trois ou quatre pour faire la troisième mi-temps avec eux. Et là, au Besagne, l’annexe de Mayol, au milieu des tous les prototypes de Petit Gé et de Gros Ber, casquette, chemisette et immense gourmette en plein poitrail, il a fallu s’expliquer. Les bérets, les noeuds pap’ , etc. Et puis rose, en plus! On a eu beaucoup de mal à expliquer le rose, au Besagne. C’est une couleur qui passait pas très bien. Finalement, sur le coup des deux heures du matin, dans le pays où manger, c’est tricher, on avait réussi notre mission. Parce que quand un Toulonnais te disait le mot magique, « bonnard», c’est que t’avais gagné son estime. Attention, avant d’entendre ce mot, fallait réussir le BTS, le Brevet de Toulonnais Supérieur. Avec, comme matière principale, les sciences appliquées de « patéchapper». Tu passais l’écrit avec Éric Champ et l’oral de rattrapage avec Thierry Louvet, grand professeur en patéchapper.

Et puis, pour finir, y a eu cette finale, le 2 mai 87, eux en ténors, nous en cadeau surprise. Là, le paradoxe du Toulonnais, qui attendait ce titre depuis cinquante ans, c’est que, d’un côté, il aurait aimé te filer une trempe pour te faire regretter d’avoir joué en noeud pap’ mais, de l’autre, il aurait été déçu de gagner facilement. Le Toulonnais aime souffrir, gagner dans la douleur, pour mieux adorer sa victoire, pour mieux s’en souvenir. Le Toulonnais a besoin de battre un adversaire aussi fort et orgueilleux que lui. Ça le valorise. Du coup, de mourir à 15-12 après avoir été menés 15-3, de les faire trembler jusqu’à la dernière minute, de les faire douter de leur puissance, le tout habillés en noeud pap’ rose, nous a permis de recevoir définitivement, jusqu’à la fin des temps, le BTS en patéchapper.

Fait unique dans l’histoire des finales, le RCT nous avait invités, nous, le Racing, à venir fêter leur titre chez eux, à Mayol, avec un remake de la finale, quinze jours après. Un match de gala. Et là, ô surprise, alors que la ville entière applaudissait notre entrée sur le terrain, les trois-quarts toulonnais rentraient à leur tour un canotier sur la tête, comme un clin d’oeil à nos bérets. Depuis ce jour-là, pas un de nous n’est seul à Toulon et pas un d’eux n’est seul à Paris. Mon Dieu, faites que le ercété ne devienne jamais le ercétait!

Philippe Guillard

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